Par Mamadou Aliou DIALLO
Les récentes scènes de violence enregistrées dans certaines écoles guinéennes et largement diffusées sur les réseaux sociaux suscitent de nombreuses réactions. Chacun y va de son commentaire, de son indignation ou de sa prise de position. Mais au-delà de l’émotion, il convient de se poser les bonnes questions : quel type d’enseignants avons-nous aujourd’hui ? Quel type d’administrateurs scolaires dirige nos établissements ? Quel type d’élèves notre système éducatif est-il en train de former ?
À mon avis, le problème dépasse largement les individus impliqués dans ces incidents. Il est avant tout le reflet d’un système éducatif qui souffre depuis plusieurs décennies de dysfonctionnements profonds.
Prenons l’exemple de l’altercation ayant opposé un enseignant à une élève dans une école de Conakry. Selon les informations disponibles, l’enseignant aurait été contrarié de voir son élève couchée sur sa table pendant le cours. Il lui aurait demandé de quitter la salle, ce qu’elle aurait refusé. L’incident a ensuite dégénéré jusqu’à une confrontation physique.
Comme beaucoup de Guinéens, j’ai suivi les débats qui ont suivi cette affaire. Certains accusent l’élève d’indiscipline et de manque de respect. D’autres condamnent l’attitude de l’enseignant. Pour ma part, je considère que cette situation révèle avant tout un déficit de formation pédagogique.
Avant toute sanction, l’enseignant aurait dû chercher à comprendre pourquoi son élève dormait en classe. Était-elle malade ? Avait-elle passé une mauvaise nuit ? Était-elle confrontée à des difficultés familiales ? Avait-elle été accaparée par des travaux domestiques ?
Les recherches menées en Afrique montrent que de nombreuses filles consacrent plusieurs heures par jour aux tâches ménagères avant même de rejoindre l’école. Certaines se lèvent très tôt pour chercher de l’eau, préparer le repas ou s’occuper des plus jeunes. D’autres disposent de peu de temps pour étudier ou se reposer. Ces réalités sociales ne peuvent être ignorées par l’école.
Être enseignant ne consiste pas uniquement à transmettre des connaissances. C’est aussi comprendre les comportements des apprenants, détecter leurs difficultés et les accompagner dans leur développement personnel. Un enseignant est à la fois pédagogue, éducateur et guide.
Cette réflexion rejoint d’ailleurs les travaux du psychologue behavioriste qui affirmait : « Donnez-moi une douzaine de nourrissons en bonne santé, bien constitués, et mon propre monde spécifique pour les élever, et je vous garantis de prendre n’importe lequel au hasard et de le former pour qu’il devienne n’importe quel type de spécialiste — médecin, avocat, artiste, commerçant, et même mendiant ou voleur — quels que soient ses talents, penchants, tendances, capacités, vocations et la race de ses ancêtres. » Cette affirmation, certes provocatrice, met en évidence le rôle déterminant de l’environnement dans la formation de l’individu. Si l’on accepte que l’école constitue l’un des principaux milieux de socialisation de l’enfant, alors la qualité des enseignants, des administrateurs et du climat scolaire devient un facteur essentiel dans la construction des comportements, des valeurs et des compétences des apprenants.
Malheureusement, notre système éducatif continue parfois à recruter ou à promouvoir des personnels insuffisamment formés aux sciences de l’éducation, à la psychologie de l’enfant et à la gestion des conflits. Or, enseigner est un métier qui s’apprend. La maîtrise d’une discipline ne suffit pas pour devenir un bon enseignant.
Comme l’affirmait Alfred Jacquard en 1987, l’éducation consiste à permettre à chaque jeune de se construire lui-même tout en lui apportant les ressources intellectuelles nécessaires à son épanouissement. Cette conception place l’humain au centre de l’action éducative.
Dans cette perspective, l’école ne peut être un espace de violence. Elle doit être un lieu où l’on apprend le respect, la tolérance, le dialogue et la citoyenneté. Les coups, les humiliations et les violences verbales n’ont jamais constitué des méthodes éducatives efficaces. Ils créent plutôt la peur, la frustration et parfois la révolte.
L’enseignant doit constamment remettre en question ses pratiques. Comme le rappelait Michel Saint Onge : « J’enseigne, mais apprennent-ils ? ». Cette interrogation devrait guider chaque acte pédagogique. Elle oblige l’enseignant à réfléchir quotidiennement à ses méthodes, à préparer ses cours avec rigueur et à adapter son enseignement aux réalités de ses élèves.
La violence scolaire ne se combattra ni par davantage de violence ni par des sanctions spectaculaires. Elle se combattra par une meilleure formation des enseignants, par le recrutement de professionnels qualifiés, par un accompagnement psychosocial des élèves et par la création d’un climat scolaire fondé sur le dialogue.
Si Watson insistait sur le pouvoir du milieu dans la construction de l’individu, Jacquard rappelait quant à lui que l’éducation doit permettre à chacun de se construire lui-même. Entre ces deux perspectives se dessine une même exigence : celle d’une école capable d’accompagner l’élève avec humanité, compétence et responsabilité. La violence n’éduque pas ; elle détruit la confiance indispensable à tout apprentissage.
L’école guinéenne mérite mieux que les scènes de bagarre qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Elle doit redevenir un lieu de savoir, de respect et de construction de l’avenir.
Car lorsque la violence s’installe durablement dans nos écoles, c’est toute la société de demain qui est en danger.















