Il fut un temps où la simple présence d’un Enseignant inspirait le respect, l’admiration de tous et parfois même la crainte. Dans nos sociétés africaines, et particulièrement en Guinée, le Maître était considéré comme le guide de la communauté; celui qui ouvrait les portes du savoir; formait les consciences et préparait les générations futures à assumer leurs responsabilités. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui considèrent l’enseignement comme la plus noble des professions. Et pour cause : aucune autre activité humaine ne façonne autant les hommes et les femmes qui bâtissent ensuite toutes les autres professions: Le médecin soigne les malades, l’ingénieur construit les infrastructures, le magistrat rend la justice, le journaliste informe la population..
Mais qui les a formés ? Qui leur a transmis les connaissances fondamentales qui leur ont permis d’exercer leurs métiers ? Bien évidemment, c’est l’Enseignant. Il est à ce titre, le premier artisan du développement d’une nation. Là où l’Enseignant est valorisé, la société progresse ; là où il est méprisé, le déclin s’installe progressivement. «Derrière chaque grande profession se trouve toujours un enseignant »
La noblesse de cette profession réside également dans sa mission. Enseigner ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances. C’est former l’esprit, développer le sens critique, inculquer des valeurs morales, civiques et humaines. Un véritable enseignant est à la fois instructeur, éducateur, conseiller et parfois même parent de substitution. Il participe à la construction intellectuelle et morale de l’enfant. Et cela devrait être connu et accepté de tous les enseignants. Cependant, force est de constater qu’en Guinée, cette noble profession semble perdre progressivement son prestige et son autorité. L’on peut expliquer cette situation préoccupantes par plusieurs facteurs dont entre autres:
– Le premier est sans doute l’affaiblissement de l’éducation familiale. Jadis, la famille constituait la première école de l’enfant. Les parents inculquaient le respect des aînés, la discipline, l’obéissance et le sens des responsabilités. Aujourd’hui, de nombreux parents, accaparés par les difficultés économiques ou influencés par de nouvelles réalités sociales, peinent à assurer pleinement cette mission éducative. Certains enfants arrivent à l’école sans les bases élémentaires du respect et de la discipline. L’enseignant se retrouve alors confronté à des comportements qu’il n’est plus en mesure de corriger seul.
– À cela s’ajoute une autre réalité : l’enseignement est de plus en plus vidé de sa dimension morale. L’école moderne met l’accent sur les sciences, les technologies et les performances académiques, mais accorde moins d’importance à l’éducation morale et citoyenne. On instruit davantage qu’on n’éduque. Le maître transmet des connaissances, mais n’a plus toujours ni le temps ni les moyens ni parfois la liberté de former le caractère de l’élève. Pourtant, une société ne peut prospérer uniquement avec des citoyens instruits ; elle a besoin de citoyens responsables, respectueux et conscients de leurs devoirs.
– L’absence ou la faiblesse des véritables mesures correctionnelles dans les établissements scolaires constitue également un problème majeur. Craignant certaines réactions populaires ou certaines interprétations, plusieurs responsables d’écoles hésitent de nos jours, à sanctionner les comportements déviants. L’élève fautif est rarement confronté aux conséquences de ses actes. Cette situation favorise un sentiment d’impunité qui encourage l’indiscipline et affaiblit l’autorité des enseignants.
– Par ailleurs, l’influence excessive des pouvoirs politiques dans le système éducatif contribue à fragiliser davantage la profession enseignante. Dans certains cas, des enseignants se retrouvent intimidés ou exposés à diverses pressions lorsqu’ils appliquent rigoureusement les règlements. Cette politisation de l’espace scolaire crée un climat d’hésitation et de méfiance. Le maître qui devrait être protégé dans l’exercice de sa mission se sent parfois isolé et vulnérable.
– Un autre phénomène préoccupant est la perception erronée que certains élèves ont du numérique. L’accès à Internet, aux réseaux sociaux et aux outils d’intelligence artificielle amène certains jeunes à croire qu’ils peuvent apprendre sans enseignant. Ils confondent l’accès à l’information avec l’acquisition du savoir. Pourtant, un moteur de recherche ou une plateforme numérique ne remplace ni l’expérience pédagogique, ni l’accompagnement humain, ni la capacité d’un enseignant à guider, corriger et inspirer. Le numérique est un outil ; l’enseignant demeure un repère. Il est vrai que le numérique fournit l’information, mais seul l’enseignant transforme l’information en savoir et le savoir en sagesse!
– D’autres facteurs aggravent encore cette crise de l’autorité scolaire. On peut citer la dégradation de certaines valeurs sociales, la banalisation de la violence dans les médias et sur les réseaux sociaux, le manque de collaboration entre les familles et les écoles, ainsi que les conditions parfois difficiles dans lesquelles exercent de nombreux enseignants. Lorsqu’un enseignant est peu valorisé socialement, insuffisamment protégé et confronté quotidiennement à l’indiscipline, son autorité s’érode progressivement.
C’est dans ce contexte que l’on assiste de plus en plus fréquemment à des scènes de violence entre élèves et enseignants. Ce qui aurait autrefois suscité une indignation générale devient parfois un spectacle largement partagé sur les réseaux sociaux. Des altercations sont filmées, diffusées et commentées comme de simples divertissements. Cette banalisation de la violence scolaire est le symptôme d’un malaise profond qui dépasse le cadre de l’école et reflète une crise des valeurs dans la société tout entière.
Face à cette situation, je pense qu’il devient urgent de réhabiliter la fonction enseignante. Cela passe par le 𝐫𝐞𝐧𝐟𝐨𝐫𝐜𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐥’é𝐝𝐮𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐟𝐚𝐦𝐢𝐥𝐢𝐚𝐥𝐞, 𝐥𝐚 𝐫é𝐢𝐧𝐭𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥’é𝐝𝐮𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐦𝐨𝐫𝐚𝐥𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞𝐬 𝐚𝐩𝐩𝐫𝐞𝐧𝐭𝐢𝐬𝐬𝐚𝐠𝐞𝐬, 𝐥’𝐚𝐩𝐩𝐥𝐢𝐜𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐫𝐢𝐠𝐨𝐮𝐫𝐞𝐮𝐬𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐫è𝐠𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭𝐬 𝐬𝐜𝐨𝐥𝐚𝐢𝐫𝐞𝐬, 𝐥𝐚 𝐩𝐫𝐨𝐭𝐞𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐟𝐟𝐞𝐜𝐭𝐢𝐯𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐞𝐧𝐬𝐞𝐢𝐠𝐧𝐚𝐧𝐭𝐬 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐭𝐢𝐦𝐢𝐝𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐞𝐭 𝐮𝐧𝐞 𝐦𝐞𝐢𝐥𝐥𝐞𝐮𝐫𝐞 𝐬𝐞𝐧𝐬𝐢𝐛𝐢𝐥𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞𝐬 é𝐥è𝐯𝐞𝐬 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐩𝐥𝐚𝐜𝐞 𝐢𝐫𝐫𝐞𝐦𝐩𝐥𝐚ç𝐚𝐛𝐥𝐞 𝐝𝐮 𝐦𝐚î𝐭𝐫𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐜𝐞𝐬𝐬𝐮𝐬 é𝐝𝐮𝐜𝐚𝐭𝐢𝐟.
L’avenir de la Guinée dépend en grande partie de la qualité de son système éducatif. Et la qualité de ce système dépend d’abord du respect accordé à ceux qui ont la mission de former les générations futures. Car lorsqu’une société cesse d’honorer ses enseignants, elle compromet silencieusement son propre avenir. Restaurer la noblesse de l’enseignement n’est donc pas seulement une nécessité pour l’école ; c’est une exigence pour le développement et la stabilité de toute la nation. Retenons que le maître forme les citoyens d’aujourd’hui et les dirigeants de demain; affaiblir son autorité, c’est fragiliser l’avenir de la nation.

SAA Edouard TINGUIANO (T. EDO).
Journaliste
Africaturemedia.com















